Le Mythe de l’Ouest et sa mort annoncée.

En réponse à la question ‘À votre avis, est-ce que le film de John Ford, The Man Who Liberty Valance, mythifie ou démythifie le vieil Ouest?’ j’ai produits le court essai suivant. D’abord dans un cadre universitaire, j’ai retravaillé un peu le texte récemment.

Notez bien que le texte fait très peu de sens si vous n’avez visionné le film au préalable. Je n’ai pas cherché à résumer les principales intrigues ni même à clarifier les quelques évidences suite au visionnement. Le texte prend pour un acquis une bonne connaissance de base du film.

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Va savoir si ce film de John Ford mythifie ou non l’ancien Ouest qu’il a lui-même contribué à créer. Il s’agit plutôt ici d’une réflexion, d’une prise de conscience sur l’Ouest cinématographique en 1962.

Le film s’ouvre sur un double retour. Ramson Stodard (James Stewart) retourne vers l’ouest maintenant civilisé, le désert est un jardin. Ford contextualise l’Ouest dans le temps présent et prends conscience de son effacement. Après le retour physique, s’amorce le retour temporel déclanché en partie par la diligence qui rappelle à Stodard son passé et au spectateur Stagecoach qui serait ici l’Ouest dans toute sa splendeur. Le double retour c’est la réflexion, la prise de conscience, l’ouverture de la parenthèse. Ford apporte un questionnement sur ce qu’est l’Ouest, il y a tentative de redéfinition, de réactualisation. Ford situe déjà le Western dans le passé et l’illustre avec des personnages vieillissants. D’abord James Stewart et ensuite John Wayne, the Duke, l’icône même du mythe de l’Ouest. Ford puise dans le passé et extrait deux figures mythiques. Dans ce cas, il mythifie, il charge son Ouest différent (hors de sa vallée habituelle) de symboles qui permettent la réflexion, la prise de conscience. Les retours nous situent avant l’Ouest/jardin, l’Ouest/civilisé. Dans cet Ouest peuvent exister le Bon et le Truand. Arrive ici Lee Marvin qui rejoint Stewart et Wayne dans l’iconographie. La civilisation de l’Ouest provient de combat et les trois éléments sont en place. La loi de l’Est (Stewart), la brute de l’Ouest (Wayne) et le ‘sauvage’ de l’Ouest (Marvin). L’histoire mythique se résume a un triangle: the good, the bad and the ugly. Encore là, les personnages donnent vie au mythe de l’Ouest existe par leur rencontre.

Mais il y a aussi démythification par Ford. Premier exemple frappant, l’âge des protagonistes. On retourne en arrière mais les personnages (Wayne et Stewart) ne rajeunissent pas. Malgré tous les efforts, l’Ouest n’est plus actuel, il n’est plus réel. Il se penche vers le vieil Ouest, justement, et souligne qu’il est vieux. Il évacue l’aspect de découverte, d’aventure généralement associé à la conquête de l’Ouest. Il confine ses personnages dans un village et on en sort à peu près pas. Stewart avant d’y arriver se fait tabasser par Marvin. Ensuite lorsqu’il visite Wayne hors du village, s’est pour se faire humilier. La réalité de l’Ouest est une façade qui ici serait le village. En dehors de la façade, l’Ouest redevient sauvage alors que maintenant il ne l’est plus. Pour le préserver dans la mémoire, le mythe, il faut qu’il soit apprivoisé. Mais pour que l’Ouest soit apprivoisé, il doit cesser d’être. Le désert est un jardin. Ford est conscient ici que son Ouest ou la loi de l’Est arrive en est un incohérent dans sa réalité primaire. Il n’est pas sauvage, il s’éloigne du mythe. Il n’y a pas de sauvages, il s’éloigne du mythe. Il y a peu ou pas de violence, il est civilisé. On a des images fortes du passé, dans un nouveau passé conscientisé et c’est le chaos.

Dans ce chaos s’opposent le mythe et la réalité. Par exemple, le premier affrontement entre Ransom, Tom et Liberty. Un steak sert de prétexte à la joute verbale et à l’établissement du conflit. Ici, l’arme de Pompey permet la discussion, tout comme à la fin la même arme maniée par Tom éliminera Valance et permettra à Stodard d’appliquer la loi de l’Est, soit la discussion. C’est tout de suite l’opposition entre la force et l’intelligence mais dans le film, la force est souvent muselée. On souligne la perte de l’Ouest par l’abandon de la violence. Fini les guerres entre cowboys et indiens. Cet Ouest de Ford n’est pas à l’image de l’autre Ouest que Ford exploite habituellement. Il y a distance et elle démythifie en humanisant, en créant des hommes avec des faiblesses. La faiblesse des hommes ici c’est Hallie, la femme, la beauté, le jardin. C’est aussi elle qui symbolise la victoire de l’Est. Ransom épouse Hallie, Tom brûle sa maison, un dernier meurtre libère la belle de l’Ouest et, par extension, tue l’Ouest et le brûle. Quand la parenthèse se ferme, l’Ouest physique est un Est suggéré, il est beau. Le désert est un jardin.

C’est de la réflexion ici beaucoup plus que de la mythification, bien que la réflexion peut être perçue comme une forme de mythification. Ford dans son exposition réinvente pour mieux comprendre et offre les beaux cotés du mythe tout en déplorant sa perte et son abandon. Le propos et le film sont ambivalents, mais l’Ouest demeure un nouvel Est. L’Ouest est mort, c’est aussi la conclusion de Jarmush trente ans plus tard avec Dead Man.

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